Méditations de Carême (2ème Partie)

Publié le par vincent.paris.over-blog.fr

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Le baiser de Judas à Gethsémani, St Appolinaire 


L'Amour fou de Dieu pour moi, P. Raniero Cantalamessa

Regardons vers l'Amour crucifié

« Le soir, ce même jour, le premier de la semaine, et les portes étant closes, là où se trouvaient les disciples, par peur des Juifs, Jésus vint et se tint au milieu et il leur dit : "Paix à vous !" Ayant dit cela il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie à la vue du Seigneur. Il leur dit alors, de nouveau : "Paix à vous ! Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie."

« Ayant dit cela, il souffla sur eux et leur dit : "Recevez l'Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus." Or Thomas, l'un des douze, appelé Didyme, n'était pas avec eux lorsque vint Jésus. Les autres disciples lui dirent donc : "Nous avons vu le Seigneur !" Mais il leur dit : "Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas."

« Huit jours après, ses disciples étaient de nouveau à l'intérieur et Thomas avec eux. Jésus vient, les portes étant closes, et il se tint au milieu et dit : "Paix à vous." Puis il dit à Thomas : "Porte ton doigt ici : voici mes mains ; avance ta main et mets-là dans mon côté, et ne deviens pas incrédule, mais croyant." Thomas lui répondit : "Mon Seigneur et mon Dieu !" »

(Jn 20, 19-29)

Avec Jésus montons au Calvaire

« Le Christ ayant donc souffert dans la chair, vous aussi armez-vous de cette même pensée, à savoir :"Celui qui a souffert dans la chair a rompu avec le péché.» (1 P 4, 1)

Cette parole nous invite à réfléchir sur la Passion du Christ.

La Passion du corps

Retournons donc un peu sur le Calvaire. Les Évangélistes évoquent l'événement le plus bouleversant de l'histoire du monde en trois paroles : « et ils le crucifièrent » (Marc et Matthieu), « là, ils le crucifièrent » (Luc), « pour le crucifier » (Jean).
Les lecteurs à qui ils s'adressaient savaient bien ce que voulaient dire ces paroles ; mais nous, en revanche, devons recourir à d'autres sources. Ces dernières, cependant, sont étrangement réticentes : le supplice de la croix, en fait, était considéré comme si horrible, qu'il fallait s'en tenir loin, selon Cicéron, « non seulement de la vue mais aussi de l'ouïe d'un citadin romain »
(cf. Cicerone, Pro Rabirio 5, 16). Les gens « bien » ne devaient pas en parler entre eux.
Le condamné pouvait être lié aux poignets par des cordes ou bien fixé à la croix par des clous. La mention de la blessure aux mains et pieds du Ressuscité nous dit que pour Jésus, on adopta le second procédé, et on peut facilement imaginer le calvaire que cela entraînait. Différentes théories ont été proposées sur les causes physiques immédiates de sa mort : infarctus, étouffement : la plus récente indique la déshydratation et la perte de sang comme l'explication médicale la plus plausible.

La Passion de l'âme

Mais, bien plus profonde et douloureuse que la Passion du corps fut celle de l'âme du Christ. Cette dernière avait différentes causes.

La solitude.
Les Évangiles insistent beaucoup sur l'abandon progressif de Jésus dans sa Passion, de la part de la foule et de la part de ses disciples : « Voici venir l'heure – et elle est venue – où vous serez dispersez chacun de votre côté et me laisserez seul. » (Jn 16, 32a) ; « Alors les disciples l'abandonnèrent tous et prirent la fuite. » (Mt 26, 56b ; cf. Mc 14, 50)
La solitude du Christ est impressionnante surtout dans l'épisode de Gethsémani, quand il cherche – à plusieurs reprises et en vain – quelqu'un qui lui soit proche.
Pour exprimer l'angoisse de ce moment, Marc et Matthieu utilisent le verbe
ademonein. En grec, on sait que la lettre a au début d'un mot indique l'absence, la privation ; demonein a la même racine que demos, « peuple », et que « démocratie ». L'idée sous-jacente est donc celle d'un homme coupé du contexte humain, en proie à une espèce de terreur solitaire, quelqu'un qui se trouverait projeté dans un point perdu de l'univers, d'où, s'il criait, sa voix se perdrait dans un vide sidéral.
La solitude atteint son paroxysme sur la croix quand Jésus dans son humanité se sent abandonné également par son père : « 
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (Mc 15, 34b ; Mt 27, 46b) Ce cri ne fut pas un cri de découragement et de désespoir, comme on l'a parfois pensé. Si les Évangélistes l'avaient considéré comme tel, ils n'auraient certainement pas fait dépendre de ce cri la confession de foi du centurion romain : « Vraiment celui-ci était fils de Dieu ! » (Mt 27, 54c ; cf. Mc 15, 39)
Toutefois, rien ne nous empêche de penser que les Evangélistes aient interprété le cri de Jésus comme expression de l'extrême solitude et abandon que Jésus expérimenta à ce moment-là dans son humanité. L'hypothèse de l'apôtre Paul selon laquelle la suprême renonciation et la plus grande souffrance possible au monde serait de devenir anathème, c'est-à-dire séparé du Christ pour racheter ses frères de sang
(cf. Rm 9, 3), Christ sur la croix l'a expérimenté en fait par rapport à Dieu.
Il est devenu le
séparé de Dieu, l'athée, afin que les hommes puissent revenir à Dieu. Il y a, en fait, un athéisme actif, coupable, qui consiste à refuser Dieu, et il y a un athéisme passif, de peine et d'expiation, qui consiste à être refusé, ou à se sentir refusé par Dieu. Il suffit d'interroger les mystiques qui ont partagé pour une petite part la nuit obscure du Christ – la dernière parmi eux était Mère Teresa de Calcutta – pour savoir combien est douloureuse cette forme d'athéisme.

L'humiliation.
Un autre aspect de la Passion intérieure est l'humiliation et le mépris. « 
Objet de mépris, abandonné des hommes. […] Maltraité, il s'humiliait. » (Is 53, 3a. 7a) Cela advint exactement comme l'avait prédit Isaïe. À partir du moment de l'arrestation jusqu'à la croix, ce fut un enchaînement croissant d'insultes, de manifestations de mépris et de dérision envers la personne de Jésus.
« 
Ils le revêtent de pourpre, puis, ayant tressé une couronne d'épines, ils la lui mettent. Et ils se mirent à le saluer : "Salut, roi des Juifs !" Et ils lui frappaient la tête avec un roseau et ils lui crachaient dessus, et ils ployaient le genou devant lui pour lui rendre hommage. Puis, quand ils se furent moqués de lui, ils lui ôtèrent la pourpre et lui remirent ses vêtements. Ils le mènent dehors afin de le crucifier. » (Mc 15, 17-20)
Et au pied de la croix : « 
Pareillement les grands prêtres se gaussaient et disaient avec les scribes et les anciens : "Il en a sauvé d'autres et il ne peut se sauver lui-même !» (Mt 27, 41-42a) Jésus est le vaincu. Tous les innombrables vaincus de la vie ont désormais quelqu'un qui peut les comprendre et les aider.

Le péché.
Mais la Passion de l'âme du Sauveur a une cause plus profonde que la solitude et l'humiliation. À Gethsémani, il prie pour que la coupe soit éloignée de lui
(cf. Mc 14, 30). L'usage du calice évoque presque toujours, dans la Bible, l'idée de la colère de Dieu contre le péché (cf. Is 51, 22 ; Ps 75, 9 ; Ap 14, 10). Au début de la Lettre aux Romains, saint Paul a établi un fait qui a valeur de principe universel : « En effet, la colère de Dieu se révèle du haut du Ciel contre toute impiété. » (Rm 1, 18a) Là où il y a péché, il ne peut pas ne pas y avoir de jugement de Dieu contre le péché, sinon Dieu ferait un compromis avec le péché et la distinction même entre bien et mal n'aurait plus de sens.
La colère de Dieu est la même chose que la sainteté de Dieu. Maintenant, Jésus à Gethsémani est l'impiété, toute l'impiété du monde. L'apôtre écrit qu'il est l'homme « 
fait péché » (2 Co 5, 21). Et c'est contre lui que la colère de Dieu se révèle. L'attraction infinie qu'il y a de toute éternité entre le Père et le Fils est traversée maintenant par une répulsion aussi infinie que celle qui existe entre la sainteté de Dieu et la malice du péché, et ceci signifie « boire le calice ». Mais cela représente un abîme sur lequel nous pouvons seulement nous pencher, sans pouvoir jamais l'explorer.

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